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août
01

Le péché majeur est-il un facteur d’exclusion de l’islam ?

Question : J’aurai deux questions à vous soumettre : quel est le rapport qui unit les actes à la foi ? Si une personne ne pratique pas correctement l’islam et commet des péchés majeurs, reste-t-elle un croyant ?

Réponse : La problématique que vous soulevez a été à l’origine de profondes controverses entre quatre groupes se revendiquant de l’islam à travers l’Histoire:

1- Selon les Kharidjites (secte déviante dont l’apparition avait été prédite par le Messager d’Allah (sallallâhou ‘alayi wa sallam)), les actes font partie intégrante de l’îmân (terme habituellement traduit par « foi ») et représentent une condition essentielle pour sa validité. En conséquent, celui qui commet un péché majeur (kabîrah) est considéré comme un apostat et un incroyant, qui mérite l’Enfer pour l’éternité.

2- Selon les Mou’tazilites (autre secte qui s’est déviée de la Voie des « Ahl ous Sounnah wal Djama’ah » sur un certain nombre de points fondamentaux comme celui du taqdîr (prédestination)), les actes font également partie intégrante de la foi et sont une condition pour la validité du îmân. A la différence des Kharidjites cependant, les Mou’tazilites ne considèrent pas celui qui commet un péché majeur comme étant incroyant. Selon eux, une telle personne ne reste pas pour autant musulmane et acquiert un statut particulier (manzilah baynal manzilatayn – littéralement « la demeure entre les deux demeures »), entre la foi et l’incroyance.

3- Selon les Mourdjites (encore une secte déviante qui a fait son apparition très tôt dans l’Histoire de l’islam…) les actes n’ont aucune valeur ni importance à partir du moment où un individu a la foi. Leur doctrine à ce sujet a été souvent exprimée ainsi: « Le péché ne nuit en aucune façon lorsqu’on a la foi, tout comme la bonne action n’est d’aucune utilité avec l’incroyance. »

4- Selon les Sunnites (ahl as sounnah wal djamâ’ah, qui constitue le groupe de musulmans qui reste attaché à la voie tracée par le Prophète Mouhammad (sallâllâhou alayhi wa sallam) et suivie par les Compagnons (radhia Allâhou anhoum)), les actions sont indispensables et doivent nécessairement accompagner la foi. Cependant, celui qui commet un péché majeur (sans pour autant considérer ledit péché comme étant licite – istihlâl bil qalb) ne devient pas incroyant; il est considéré comme étant un fâsiq (pervers).1 S’il meurt sans se repentir, son sort dépend de la Volonté d’Allah : Il peut lui pardonner et le permettre d’accéder au paradis, tout comme Il peut le châtier et le placer en Enfer pour un certain laps de temps.

Il est à noter néanmoins que, malgré leur unanimité pour considérer que le musulman qui commet des péchés majeurs  et ne pratique pas correctement l’islam ne devient pas pour autant incroyant, les savants sunnites ont divergé entre eux quant à la relation à établir entre les actes (a’mâl) et la foi (îmân) dans la définition de cette dernière :

  • La grande majorité des savants (parmi lesquels l’Imâm Mâlik (rahimahoullâh), l’Imâm Châféi (rahimahoullâh), l’Imâm Ahmad Ibnou Hambal (rahimahoullâh)) ont défini l’îmân comme étant une croyance et une conviction du cœur (tasdîq bil djinân), une reconnaissance verbale (iqrâr bil lisân) et une pratique par les organes (amal bil djawârih). « al îmân, qawl wa amal«  (L’îmân consiste en la parole et l’acte) : ces propos, rapportés de nos pieux prédécesseurs, sont cités par l’Imâm Boukhâri (rahimahoullâh) au tout début du chapitre traitant de la foi au sein de son Sahîh (« Authentique », son plus célèbre recueil de Ahâdîth). Il est donc clair que, pour eux, les actes font partie intégrante de la foi, non pas en tant que condition pour la validité du îmân (comme l’ont compris les Moutazilites), mais comme condition pour que le îmân soit complet (cf. propos de Ibnou Hadjar (rahimahoullâh) et d’al Qoustoulâni (rahimahoullâh), dans leurs commentaires respectifs du Sahîh Boukhâri).

 

  • Selon l’Imâm Abou Hanifah (rahimahoullâh), l’Imâm Mouhammad Ach Chaybâni (rahimahoullâh), Qâdhi Abou Yousouf (rahimahoullâh) ainsi que les autres savants de l’école hanafite et un groupe d’autres jurisconsultes musulmans (fouqahâ), les actes, même s’ils sont indispensables et constituent des nécessaires expressions de la foi, ne font pas pour autant partie intégrante du îmân. C’est justement ce qui explique la définition donnée par l’Imâm Tahâwi (rahimahoullâh) du îmân dans son livret de référence en matière de croyances musulmanes, « Al ‘aquidah at tahâwiyah« : « La foi est la reconnaissance par la langue et la croyance par le cœur ». Ainsi, il n’a pas mentionné dans sa définition: « la pratique par les organes« .

C’est à cause de cette position particulière que certains individus n’ont pas hésité à accuser les savants de l’école hanafite et l’Imâm Abou Hanifah (rahimahoullâh) lui-même de faire partie des Mourdjites ou d’avoir été influencés par eux. Mais les oulémas compétents ont, depuis toujours, rejeté ces accusations ridicules, propagés notamment par les Mou’tazilites (voir à ce sujet les écrits de Ach Charastâni (rahimahoullâh), dans son célèbre « Al Milal wan Nihal« , mais aussi ceux d’Abou Zahra (rahimahoullâh) dans son « Târikh al Madhâhib al Islâmiyah« ). En effet, si le seul fait de ne pas inclure les actes dans la définition de l’îmân suffisait pour faire de l’Imâm Abou Hanifah (rahimahoullâh) un Mourdjite, dans ce cas, il serait possible d’accuser en retour la majorité des savants de faire partie des Moutazilites étant donné qu’ils partagent avec ces derniers une même définition de l’îmân… Ce qui est bien évidemment insensé.

D’éminents savants (parmi lesquels Ibn oul ‘Izz Al Hanafi (rahimahoullâh), Ibnou Hadjar (rahimahoullâh)…) ont d’ailleurs souligné que la divergence existant à ce sujet entre les oulémas sunnites n’est que d’ordre terminologique (nizâ’ lafziy) et, au fond, les positions des deux groupes se rejoignent totalement. En effet, comme indiqué précédemment, même ceux d’entre eux qui considèrent que les actes font partie du îmân sont d’accord pour dire que le musulman qui commet des péchés majeurs ne devient pas incroyant. Cette différence de formulation entre les deux groupes de savants pourrait notamment être justifiée par une différence de contexte : les hanafites ayant été plus directement confrontés aux Mou’tazilites, c’est la raison pour laquelle ils auraient choisi une formulation de la définition du îmân particulière excluant de celle-ci les actes, et ce, afin de lutter contre les conceptions déviantes que les Mou’tazilites répandaient.

Un certain nombre de savants n’ont cependant pas accepté de considérer les divergences qui ont eu lieu entre les hanafites et les autres savants sunnites sur la question comme consistant en une simple différence de formulation. Selon eux, il existe bien une différence d’approche entre l’Imâm Abou Hanifah (rahimahoullâh) et les autres oulémas, même si celle-ci n’est pas significative. Pour exprimer cette différence de point de vue, il a été dit que :

  • selon la majorité des savants, le lien qui unit les actes à la foi est semblable au lien qui unit les branches d’un arbre à son tronc ou les organes au corps humain;

  • selon Abou Hanifah (rahimahoullâh) et les hanafites, le lien qui unit les actes à la foi est similaire au lien qui unit les branches d’un arbre à ses racines ou les membres d’un corps à l’âme qui y réside..

Wa Allâhou A’lam !

Et Dieu est Plus Savant !


1- Il convient de souligner cependant que certains actes ou propos, quand ils sont accomplis ou prononcés délibérément, constituent directement du koufr (incroyance) parce qu’ils expriment, sans aucun doute possible, la négation de l’îmân. C’est le cas notamment pour le fait :

- de jeter le Qour’aane au milieu d’ordures,

- de se prosterner devant une idole,

- de se moquer d’une prescription religieuse reconnue comme telle,

- d’insulter Allah ou un Messager d’Allah.

Voir à ce sujet les écrits de l’Imâm An Nawawi (rahimahoullâh) dans « Rawdhat at Tâlibîn », de Ibn Hadjar Al Haïthami (rahimahoullâh) dans « Az zawâdjir an irtikâb al kabâïr, de Abou Bakr Mouhammad Al Houseïni Ach Châféi (rahimahoullâh) dans « Kifâyat al Akhyâr », de Ibn Qayyim (rahimahoullâh) dans « Kitâb as salât », entre autres…